L'accroissement de l'isolement en France

Isolement sociétal : fatalité ou évolution des moeurs ?

Ces dernières décennies, l’évolution de la société a conduit à une augmentation considérable du nombre de personnes souffrant de solitude. L’isolement relationnel est devenu aujourd’hui un véritable problème de santé publique. De nombreuses pathologies psychiatriques mais également physiologiques sont souvent les causes, mais également les conséquences, d’un lien sociétal affaibli.

Au-delà des chiffres et du coût financier pour la société, l’accroissement de l’isolement observé ces dernières décennies soulève la question du tissu sociétal en France. Pourtant, il existe des solutions à mettre en place pour remédier à ce problème.

Comment est mesuré l’isolement ?

En France, la Fondation de France publie de manière régulière un « baromètre des solitudes ». Pour réaliser cet indicateur, la Fondation s’est appuyé sur les travaux de Jean‐Louis Pan Ké Shon. Ce statisticien avait évalué le degré de solitude d’une personne en fonction de plusieurs critères. Cette étude avait été réalisée dans le cadre d’une enquête commanditée en 2003 par l’INSEE.

Aujourd’hui, le « baromètre des solitudes » de la Fondation de France compile les résultats d’un sondage effectué auprès de plus de 4 000 personnes pour quantifier leur degré de solitude. Mesuré dans les mêmes conditions, ce baromètre permet de suivre avec précision le sentiment de solitude en France au fil des années.

L’isolement en quelques chiffres

En 2016, la Fondation de France avait estimé à 10,7 % de la population française touchée de l’isolement. Derrière ce pourcentage, se cachaient plus de 5,5 millions de personnes en souffrance. Dès 2017, 12 % de jeunes âgés entre 15 et 30 ans étaient considérés en situation de vulnérabilité sociale.

En janvier 2020, juste avant la crise sanitaire, le taux de Français souffrant de solitude avait grimpé à plus de sept millions de Français.

Évolution de la part d’individus isolés dans la population française

Champ : Français âgés de 18 ans et plus de 2010 à 2014, français âgés de 15 ans et plus de 2016 à 2020.

Graphique de l'évolution de l'Isolement de la population Française

Sources : Institut TMO Régions de 2010 à 2014 et Crédoc de 2016 à 2020, enquêtes Conditions de vie et aspirations.

La distance entre les personnes imposée par le confinement a considérablement amplifié ce phénomène en particulier chez les plus jeunes au cours de l’année 2020. Il est encore trop tôt pour connaître l’influence de la pandémie sur le long terme. Toutefois, l’accroissement de la précarité risque d’induire une augmentation de l’isolement dans les prochains mois.

Les causes de l’isolement relationnel

La précarité est le facteur le plus critique. Ainsi, une perte d’un emploi, une rupture sentimentale ou un déménagement sont les causes les plus fréquentes de l’isolement. Le veuvage ou la monoparentalité favorise le sentiment de solitude, mais certaines maladies chroniques, le handicap, un état dépressif, la perte d’autonomie, l’addiction aux drogues, aux médicaments ou à l’alcool peuvent amener une personne à une situation d’isolement.

Ces dernières décennies, l’éclatement de la bulle familial, l’augmentation du nombre de divorces, l’éloignement géographique des enfants a contribué à accroître considérablement le sentiment de solitude chez les seniors. Dans les villages, la fermeture des lieux de convivialité comme les bars, les restaurants ou les boulangeries ont fortement contribué au repli de certaines personnes sur elles-mêmes.

Une mauvaise maîtrise de la langue, l’illettrisme peuvent également être un frein à l’insertion sociétal d’une personne. Le problème de communication conjugué à une difficulté à trouver un travail, et donc un logement, ne favorise pas la création de liens sociaux.

En outre, il ne faut pas ignorer que l'isolement n'est pas systématiquement un problème, il peut s'agir également d'une dynamique des moeurs, ce qui nécessite d'autant plus de réaliser des études de terrains, et la constitution d'une typologie.

Effectivement, l'isolement peut dans certains cas relever d'une anomie, comme une situation tout ce qu'il de plus normative.

Qui est concerné par la solitude ?

Il est important de rappeler que toute personne est susceptible d’être confrontée à l’isolement à un moment ou un autre dans sa vie. D’ailleurs, la nouvelle étude réalisée en 2020 a montré que le lieu de vie n’avait aucune incidence, de plus, toutes les classes sociétales sont impactées par ce problème. Toutefois, certains éléments favorisent cet état de solitude.

Les seniors et les personnes en difficulté financière sont les plus susceptibles d’être confrontés à l’isolement relationnel. Les femmes (mais également les hommes), victimes de violences conjugales sont également très souvent isolées de leur famille, de leur ami et de leurs collègues de travail par leur conjoint. De manière générale, les personnes souffrant de détresse sont peu diplômées et le plus souvent elles sont inactives.

Socioéconomie et isolement

Diagramme en bar sur les facteurs socioéconomique et l'isolement

Sources : Fondation de France, 2014, Les Solitudes en France.

L’enquête 2014 est la quatrième vague de ce baromètre. Elle a été conduite par téléphone auprès de 4 007 Français âgés de 18 ans et plus entre le 8 janvier et le 4 février, selon la méthode des quotas. L’échantillon est représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus en termes de : sexe, âge, CSP, taille de commune et régions UDA.

Quelles sont les conséquences de l’isolement ?

L'isolement relationnel accentue considérablement les inégalités socio-économiques, déjà existantes. Une baisse importante des contacts relationnels a un impact fort sur une personne.

En effet, l’isolement contribue à une diminution de l’estime de soi avec pour conséquence une dégradation de la santé mentale et physique de la personne.

La solitude s’accompagne fréquemment d’une méfiance envers autrui. Aussi, une personne souffrant de solitude va se retrouver dans un cercle vicieux et aura de grandes difficultés à sortir de son isolement physique et affectif. D’ailleurs, l’isolement relationnel est un des signes avant-coureurs du suicide.

Internet et l’isolement

Le boom d’Internet a eu des effets pervers. Ce moyen de communication moderne a effectivement permis à un certain nombre de personnes de trouver l’âme sœur ou de nouer des contacts amicaux plus facilement, ou du moins différemment.

Mais paradoxalement, les personnes souffrant d’isolement ont peu utilisé cet outil pour sortir de leur solitude. En particulier, les personnes âgées ou avec des revenus modestes qui n’ont pas une maîtrise suffisante de l’informatique.

Une étude universitaire américaine s'est intéressée au lien entre l’usage des réseaux sociaux et le sentiment d’isolement : un échantillon de 1 787 Américains âgés de 19 et 32 ans ont été questionnés. Une fréquentation supérieure à 2 heures par jour accroît par un facteur 2 l’impression de solitude, comparé à un panel d’individus surfant moins de 30 minutes quotidiennement ; un lien certe, mais qui n'implique pas un lien de causalité, à moins d'adorer l'effet cigogne ou l'idéologie.

Pour les non-anglophone, le journal Le Monde a rédigé un article sur cette étude, bien moins alarmiste et plus objectif que l'article paru dans Ouest France : Solitude. Quand l'abus des réseaux sociaux aggrave le problème.

Cela met en perspective qu'il y a une typologie de l'isolement encore à élaborer notamment par une approche anthropologique, en coopération avec la médecine.

Les pistes à suivre et actions vis-à-vis de la solitude

En 2017, le CESE (Conseil économique, social et environnemental) a publié un rapport sur les actions à mener pour réduire l’isolement. Ce document de près de 200 pages a mis l’accent sur l’importance de récréer des liens sociaux intergénérationnels. Cette commission a ainsi souligné le rôle essentiel joué par les associations, les syndicats et les institutions. L’entourage au sens large (amis, famille, voisins) est également un élément clef pour aider les personnes en situation d’isolement à rompre avec leur solitude. De plus, il est nécessaire de densifier les échanges sociaux, mais la qualité du lien est un facteur tout aussi important.

Le gouvernement doit mettre également en place de nouveaux dispositifs pour prévenir l’isolement de certaines personnes. Ainsi, il est nécessaire de soutenir financièrement les associations chargées d’aider les personnes souffrant d’addictions.

En effet, la dépendance à la drogue, à l’alcool, aux médicaments, mais également aux jeux est connue pour favoriser l’isolement. Il est également important de s’appuyer sur l’expertise d’institutions spécialisées dans la protection sociale comme le CPAM (Caisses Primaires d'Assurance Maladie), le planning familial, les CRAM (Caisses régionales d'assurance maladie), les mutuelles, la réalisation d'études socio-économiques et socio-démographiques, etc.

Les associations caritatives ont également un rôle important à jouer tout comme les associations d’aide aux victimes de violence.

De plus pour lutter efficacement contre l’isolement, il est nécessaire d’établir avec précision une cartographie de l’isolement sur le territoire français. Observer ce problème sociétal va permettre de mieux comprendre les mécanismes de l'isolement. Le travail d'Émile Durkheim ouvrait déjà la voie, il y a de cela plus d'un siècle rompant avec l'unique approche physiologique et médical, ou celle du parallélisme, en ce qui concerne le suicide.